Quand la souffrance devient une faute
Certaines idées, à force d’être répétées, finissent par s’installer comme des évidences.
La loi de l’attraction en fait partie.
Elle promet une vie maîtrisée, une réalité malléable, un destin entre nos mains.
Mais derrière cette promesse séduisante, se cache un discours profondément toxique parce qu’il culpabilise, isole, et détourne la souffrance de sa fonction première : signaler un besoin ou une blessure.
Voici pourquoi.
La loi de l’attraction et toutes ses variantes promet un monde où chacun attire ce qu’il vit, où tout serait lié à nos pensées, nos choix, nos vibrations. Une sorte de mécanique magique qui transforme le chaos en cohérence, et nous donnerait, enfin, la main sur notre destin.
Parfois, on va jusqu’à dire aux enfants qu’ils ont « choisi » leurs parents pour grandir.
Ou qu’ils « attirent » tout ce qu’ils vivent. (conseil de Lise Bourbeau dans « Ecoute ton corps ».)
« Après sa naissance, l’enseignement se poursuivra en lui, révélant que tout ce qui lui arrive dans sa vie, c’est lui qui le fait arriver, qu’il en a attiré chaque élément. Quel privilège pour un enfant d’entendre parler d’amour et de responsabilité dès le début de sa vie ! »
C’est là que ça dérape…
Ce n’est pas la responsabilité qui est en cause.
C’est ce qu’on en fait, et à qui on l’impose !
Responsabilité n’est pas responsabilisation
On confond souvent deux notions :
La responsabilité, d’abord. Elle est fondatrice. Elle structure le sujet, l’aide à devenir libre et autonome. Mais elle suppose certaines capacités : discerner, symboliser (donner un sens à ce qu’on vit, mettre en mots ce qui est ressenti), pouvoir, agir.
La responsabilisation, ensuite. C’est le fait d’attribuer une responsabilité.
Et cela peut être juste, ou radicalement injuste.
Quand on demande à quelqu’un d’assumer ce qu’il n’a pas les moyens de porter, on le met face à une exigence abstraite, hors sol.
Et parfois, violente.
Il y a une phrase simple, mais décisive :
La responsabilité commence là où les capacités existent.
En-deçà, la responsabilisation est une faute. Pas un outil de développement.
Responsabiliser un enfant de tout ce qui lui arrive, c’est le condamner, le trahir
Un enfant n’a ni les ressources, ni le recul, ni la liberté intérieure d’un adulte. Il subit. Il dépend des adultes. Il n’a pas choisi.
Lui dire qu’il a « attiré » ce qu’il vit, revient à lui dire qu’il est responsable de ses douleurs, ce n’est pas l’aider à grandir. C’est l’enfermer dans une logique où sa souffrance devient sa faute.
Ce n’est pas de l’autonomie, c’est de la charge.
Pas de la résilience, mais de la honte.
👉« Si je souffre, c’est que je suis mauvais. »
👉 « Si je suis abusé, c’est que je l’ai attiré. »
Ajoutez à cela une pincée pré-existante de « Tu honoreras ton père et ta mère. »
= transformation de la victime en coupable
= loyauté au système > protection de l’enfant.
⚠️Le problème n’est pas la responsabilité en soi. Le problème, c’est de la poser là où il n’y a ni pouvoir, ni choix, ni sécurité.
On ne construit pas un individu en le culpabilisant.
On le fracture. On le prive de ses repères.
Et, parfois, on le condamne au silence.
Chez les adultes aussi, cette logique détruit car nous ne sommes pas tout-puissants !
Cette vision peut sembler « responsabilisante ». En réalité, elle nie l’histoire de chacun : ses blessures, ses contextes, ses conditionnements, ses limites innées et acquises, etc…
Elle suppose que nous sommes toujours conscients, toujours libres, toujours maîtres de nous-mêmes… et TOUT PUISSANTS !
C’est faux bien sûr. Et profondément injuste.
La responsabilisation devient alors une idéologie complètement détachée du réel.
Elle oublie que la liberté n’est pas un postulat, mais une conquête.
Et que cette conquête, chacun ne peut la faire qu’à partir de là où il en est.
Protéger les systèmes, pas les personnes
C’est ici que la pensée d’Alice Miller vient à notre secours, en quelques sortes.
Elle a consacré sa vie à mettre en lumière un mécanisme précis :
celui par lequel on sacrifie la souffrance réelle des enfants, et des adultes qu’ils deviennent, pour protéger des systèmes.
Des systèmes parfois visibles (la famille, l’école, l’Église),
parfois plus diffus (la morale, les idéologies, les croyances spirituelles ou éducatives).
Tous ont en commun de demander à l’enfant de s’adapter, de comprendre, de pardonner…plutôt que d’être protégé.
La trahison commence quand on explique la violence au lieu de la reconnaître (le fameux « C’est pour ton bien »).
Quand on la transforme en “opportunité d’évolution”.
Quand on demande au sujet d’élever son regard, de dépasser, d’interpréter… au lieu de l’entendre dans sa douleur.
Dans cette logique du développement personnel new age, la souffrance n’est plus un signal à écouter.
Elle devient une étape “nécessaire”.
Une preuve de non-éveil, un “choix d’âme”, une preuve « que ça fonctionne, c’est le processus ! ».
Mais pour Alice Miller, ce processus de déni de la souffrance ne soigne pas.
Il isole. Il détruit.
Lentement, silencieusement, et sous couvert de sens.
L’illusion du contrôle et le piège de la honte
Ce type de discours repose sur deux piliers redoutablement efficaces, qui s’alimentent l’un l’autre.
D’un côté, l’illusion d’un contrôle total :
« Si tout dépend de moi, alors je peux tout changer. »
Cette croyance donne un sentiment grisant de puissance.
Elle flatte le narcissisme, valorise l’indépendance, et promet une maîtrise totale sur le vécu humain.
De l’autre, la honte, inévitable, quand la promesse échoue :
« Si je souffre encore, c’est que je suis défaillant. Je n’ai pas assez visualisé, pas assez travaillé sur moi, pas assez évolué. »
Ce n’est plus la réalité qui est questionnée, mais le sujet lui-même. La souffrance devient le signe d’une faute intérieure, d’un manque de foi ou de volonté.
Et cette honte-là est redoutable :
Elle ne libère pas, elle piège.
Elle empêche la révolte, la mise à distance critique.
Elle empêche même parfois la reconnaissance du traumatisme.
Et surtout, elle alimente la machine : elle pousse à consommer encore, à chercher des solutions, des formations, des stages, des correctifs non pas pour sortir du système, mais pour tenter, encore, de réussir.
Ce n’est pas une dynamique de soin. C’est une économie de la culpabilité.
Mais il y a pire encore.
Ces discours servent aussi d’alibi à certaines personnalités peu structurées, voire franchement toxiques, pour projeter sur les autres leurs propres zones d’ombre, en toute bonne conscience et avec un matériel de croyances bien affuté.
👉 Tu souffres ? C’est que tu as mal contrôlé tes pensées.
👉 Tu échoues ? Tu vibres trop bas.
👉 Tu vas mal ? Tu n’es pas aligné.
Le discours est souple, interchangeable à volonté, et toujours à charge.
La souffrance de l’autre devient un indice de son « non-éveil ».
Et parfois, l’abus lui-même se travestit en mission spirituelle :
👉 « Si je te fais mal, c’est pour t’aider à évoluer. »
👉 « Tu as attiré cette relation pour travailler certaines choses. »
👉 « C’est ton âme qui a choisi cette expérience. »
La violence devient …pédagogique !
L’abus …initiatique !
Et la personne blessée finit culpabilisée à double niveau : d’avoir souffert, et de ne pas réussir à en tirer assez vite un « enseignement ».
Mais Lise Bourbeau ne dit-elle pas, toujours dans « Ecoute ton corps » : » Dans la vie, il n’y a pas de méchants, il n’y a que des souffrants. » ? Autre affirmation dangereuse et erronée dont je m’occuperais plus tard car, comme dirait Camus, « Les pires crimes sont ceux qui se commettent au nom de la vertu. » (L’Homme révolté) et j’ai là aussi des choses à dire. Petit avant-goût :
Compassion bien ordonnée commence par soi-même.
Une idéologie rentable
Parce que la loi de l’attraction, ce n’est pas juste une croyance.
C’est un marché. Structuré comme une pyramide.
À la base, il y a les livres.
Des millions d’exemplaires vendus, des best-sellers qui promettent transformation et abondance.
On les lit, on applique, on échoue — alors on cherche encore.
Plus de livres. Puis des formations.
Et parfois, l’envie de devenir coach soi-même.
Aujourd’hui, ils sont plus de 100 000 dans le monde, 15 000 en France.
Mais peu vivent de leur activité.
Le marché est saturé, la promesse ne tient pas.
Alors, certains créent leur propre formation.
Puis forment des coachs de coachs.
Puis des formateurs de formateurs.
Ce qui ressemble à une ascension…
n’est bien souvent qu’une boucle.
Un système où même les coachs deviennent victimes d’un modèle qui leur fait croire qu’ils échouent par manque de foi ou de discipline.
Et pendant que chacun culpabilise de ne pas y arriver, le marché, lui, continue de croître.
Le développement personnel pèse aujourd’hui plus de 50 milliards de dollars.
En France, le coaching professionnel approche les 750 millions d’euros.
Ce système ne soigne pas.
Il recycle.
L’impuissance. L’angoisse. La quête d’un mieux.
Cela ne veut pas dire que tout le développement personnel est à rejeter.
Certaines approches peuvent soutenir réellement à condition d’être encadrées avec rigueur, respectueuses du rythme de chacun, et enracinées dans le réel.
Mais ce n’est pas ce modèle-là qui est massivement diffusé aujourd’hui.

L’échec devient faute.
La douleur, une preuve qu’on n’a pas encore assez travaillé sur soi.
Et la pyramide prospère.
Sur ce qu’elle prétend guérir.
Vers une responsabilité ajustée
La responsabilité, la vraie, est précieuse. Elle permet de se relever, de créer, d’avancer.
Mais elle doit être juste : c’est-à-dire ajustée.
À l’histoire de chacun. À ses moyens. À son rythme.
Pas imposée par un système ou une personne.
Le développement personnel est… PERSONNEL ! (un scoop, pas vrai ?!)

Un poisson peut visualiser l’Everest tant qu’il veut, cumuler les stages de développement personnel, il ne lui poussera ni jambes ni poumons !
Un oiseau peut rêver des abysses, il n’y survivra pas.
Nos capacités ont des limites. La volonté ne les abolit pas.
Se connaître, c’est aussi reconnaître ce qui ne nous est pas donné et construire à partir de ce qui l’est.
Ce qui est une faute éthique, c’est la responsabilisation aveugle (bête et méchante).
Celle qui nie la vulnérabilité.
Celle qui exige là où il faudrait d’abord soutenir.
Un accompagnement sérieux commence par là : accueillir le réel, la vie, sans charge supplémentaire.
On ne devient pas libre en portant des fautes qui ne nous appartiennent pas.
On le devient en retrouvant, petit à petit, ce sur quoi on peut réellement agir, en prenant conscience de nos forces, de nos faiblesses, de notre fonctionnement, en apprenant à se réguler afin de traverser la vie avec plus de justesse, de présence et de liberté intérieure.
Toute approche qui transforme la souffrance en faute, neutralise les signaux d’alarme internes et ne peut jamais se tromper n’est pas un outil de croissance, mais un système de domination psychique.
Quand on peut, on veut et pas l’inverse
On entend souvent l’inverse : “quand on veut, on peut”.
Comme si la volonté suffisait. Comme si tout dépendait de notre mental, de notre discipline, de notre mindset.
Mais dans la réalité psychique, c’est rarement aussi simple.
La volonté naît d’une possibilité intérieure.
C’est parce qu’un espace s’ouvre, parce qu’une sécurité minimale existe, parce qu’une part de nous s’y autorise… qu’un mouvement devient possible.
C’est quand on peut, qu’on commence à vouloir.
Et non l’inverse.
C’est une erreur souvent violente de croire que quelqu’un n’avance pas parce qu’il ne le veut pas.
La plupart du temps, il ne peut pas encore.
Et c’est là que l’accompagnement a un rôle essentiel.
Non pas pousser, exiger, motiver à tout prix.
Mais créer les conditions. Soutenir ce “je peux” naissant.
Offrir un cadre suffisamment sécure pour que le vouloir émerge, de lui-même, à son heure.
Parce que la volonté ne se décrète pas.
Elle se cultive.
Et elle pousse, comme une plante, quand le terrain est enfin prêt.

Ce n’est pas un hasard si Ludovic Leroux a choisi d’en faire le titre de son prochain livre : “Quand on peut, on veut”.
Tout un programme. Et surtout, un renversement salutaire d’une croyance trop souvent culpabilisante qui court-circuite l’autorégulation psychique.
Car c’est bien là que tout commence :
Non dans l’injonction à vouloir, mais dans la possibilité d’être.